Pour une laïcité décomplexée

Publié le par Ze FML

"Liberté, égalité, laïcité", pouvait on lire dans Le Monde [1], en titre d'une tribune d'Alain Juppé en faveur d'une loi contre le port de signes ostentatoires à l'école. Ce n'est pas un hasard si le président de l'UMP a choisi de parodier la devise nationale. Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire de la République française, la laïcité est inscrite dans ses gênes.

 

Genèse du principe de laïcité


1789 a vu à la fois la disparition des ordres, dont l'emblématique clergé, la laïcisation de la royauté avec la perte de la notion de "charge divine", l'apparition du contrat civil de mariage, ect… La Révolution a voulu effacer les jougs de l'Ancien Régime et parmi eux, le poids oppressant de l'Eglise. Le principe de laïcité se veut alors le garant de la notion d'égalité : égalité entre les religions, égalité entre les opinions, …


Tout au long du XIXème et du XXème siècles, la France, fille aînée de l'Eglise, oeuvre à résoudre son complexe d'Oedipe, tournant chaque jour un peu plus le dos à sa mère l'Eglise. En matérialisant le principe de laïcité dans la société, notamment à l'école par le biais des lois Ferry, puis au coeur même de l'appareil d'Etat par la séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905, la République, a finalement réussi à s'affirmer dans le principe de laïcité voulu par ses pères révolutionnaires.


Cet équilibre, fragile, n'a pourtant jamais cessé d'être remis en question. On a vu la résistance de la chrétienté au XIXème siècle marquée par le retour de l'Empire et son florilège de faits religieux, dont le retour du sacre,  tout comme au XXème siècle, l'exemple le plus significatif étant le vote des lois dites "anti-laïques". Que l'Islam, le judaïsme ou d'autres religions questionnent aujourd'hui ce principe n'a rien de surprenant, et n'est pas critiquable en soi.

 

Une valeur républicaine juridiquement réaffirmée


Aujourd’hui, la laïcité est toujours une des valeurs fondamentales de notre République, et est réaffirmé comme une valeur républicaine dans son inscription à l’article premier de notre Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. »


Cette définition pose clairement sa vocation : protéger les citoyens en réaffirmant leur liberté de conscience, en leur offrant la garantie de pouvoir croire et de pouvoir ne pas croire. C'est pour chacun la garantie que ses convictions seront respectées, mais aussi que celles des autres ne lui seront jamais imposées. C'est donc un double gage de liberté et d'égalité.

 

Evolution des mentalités


Avoir des principes ne dispense pas de reconnaître la réalité du terrain. Les nouveaux questionnements sur la laïcité sont apparus ces dernières années avec la résurgence des communautarismes. Le principe républicain d'universalisme s'est peu à peu dilué dans l'échec des politiques d'intégration, faute de se transmettre à l’ensemble des citoyens. La République ne tenant pas les promesses faites aux populations immigrées, celles-ci se sont enfermées peu à peu sur leur communautés, dont la religion est une des composantes de ce lien social, trouvant là le ciment que n'offrait plus la République.

 

Or, faute d'une définition suffisamment lisible par l'ensemble de la population, le terme de laïcité a été galvaudé, chacun faisant dire à cette notion ce qu'il voulait y trouver. Ainsi on observe aujourd'hui un glissement sémantique qui revient à considérer la laïcité comme le garant de la libre expression des religions. Les partisans de cette nouvelle définition trouvent leur bonheur dans le modèle anglo-saxon, axé sur la liberté communautaire : chaque communauté peut s'exprimer librement et exprimer ses coutumes, au nom de la liberté d'expression. C’est une conception parfaitement concevable et qui n’a rien d’intégriste.


Juridiquement, adopter cette conception n’est pas possible actuellement, car la laïcité dispose d’un très fort degré de constitutionnalité dans la République française. Cette notion est le fruit d’un choix juridique, qui s’est mué au fil des siècles en un mode de vie dans notre société. Or cette définition n'est pas à géométrie variable ; c'est le sens du propos de Jacques Chirac lorsqu'il dit que "la laïcité n'est pas négociable".


Ce postulat posé, nulle dérogation ne peut être entendue au nom d'une confession. En conséquence, nul particularisme ne doit s'afficher dans la sphère publique au nom d'une religion ou d'une autre : pas horaire particulier pour les femmes dans les piscines, pas de menus spéciaux dans les cantines, pas de raison de prévoir des médecins de sexe féminin pour ausculter les femmes, pas de signes ostentatoires dans la sphère publique comme le voile ou la kippa, ect...



Le risque d’amalgame


Parallèlement, pour les plus virulents défenseurs de la liberté d'expression religieuse, qui sont extrêmement minoritaires, cette liberté se veut absolue. Une poignée d'entre eux n'hésite pas à réclamer l'application de la charia aux populations musulmanes au nom de cette liberté religieuse, puisque c'est la loi fondamentale musulmane.


C'est bien évidemment caricatural, absurde, mais c'est surtout dangereux. Caricatural, parce qu'en évoquant les intégristes, on enferme ces gens dans un cliché du "musulman type", quine correspond absolument pas à l'ensemble de la population musulmane. Absurde, parce que le Coran ne peut servir de loi fondamentale, nous avons déjà une constitution, avec laquelle la charia est incompatible. Dangereux enfin, car ces fondamentalistes se servent de la notion de liberté religieuse pour exposer ce qui est en réalité un projet politique, en tentant d’imposer à une partie de la population leur propre constitution, supérieure à celle de la République.

Dès lors, de ce triple constat naît le danger d'amalgame entre islamisme et intégrisme, deux choses qui n’ont strictement rien à voir pour la très grande majorité des citoyens de confession musulmane.



Redéfinir la laïcité


Ayons le courage d’avouer que cette redéfinition correspond à une évolution des mentalités, et  pose en réalité une seule question : la laïcité est-elle encore une valeur de notre République, et est-elle encore un principe prévalent sur l'appartenance religieuse ?


Le projet de laïcité de notre République, né il y a deux siècles, portait en lui une volonté d’ouverture vers tous les citoyens, dans un esprit de tolérance. C’était un pas de géant vers le pluralisme et le vivre ensemble, chacun étant respecté dans sa différence. Pour mieux s’en souvenir, il serait bon aujourd’hui de redéfinir ce concept, pour en faire apprécier toute la portée.


En ce sens, la proposition de François Baroin [2] de créer un Code de la laïcité paraît tout à fait judicieux. Mais au delà, pour toucher le citoyen, l’école doit transmettre cette valeur mais aussi l'ensemble des valeurs républicaines, et retrouver enfin son principe premier : former des citoyens respectueux de notre pacte républicain.

 

[1] Liberté, égalité, laïcité, tribune d’Alain Juppé dans Le Monde, 29 octobre 2003
[2] Pour une nouvelle laïcité, rapport rédigé pour Dialogue & Initiatives, remis au Premier ministre

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