Le suicide

Publié le par Ze FML

 

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Kusturica se plait à dire qu’il pense souvent au suicide, et que si le cinéma ne lui permettait pas d’exprimer ses angoisses, il passerait certainement à l’acte. De fait, tous ses films sont empreints de cette obsession, qu’il utilise tour à tour comme un élément comique ou tragique.


Le suicide à contre-emploi


Dans tous les films de Kusturica, il existe un personnage qui tente de se suicider, et dont l’échec fait tourner la scène au comique. Le rire peut être provoqué par l’endroit choisi : c’est le cas dans Papa est en voyage d’affaires, quand la femme de Mesa se pend à la chasse d’eau des toilettes. Découverte à temps, le spectateur ne peut que rire du lieu choisi comme dernière demeure !

 

Le comique provient le plus souvent du mode choisi pour le suicide, Kusturica aimant particulièrement jouer sur le thème de la pendaison ratée, cinématographiquement très riche. Dans le Temps des gitans, Perhan se pend au clocher de l’élise, et son corps se balance, montant et descendant au gré du mouvement des cloches. Idem dans Arizona Dream, Grace se balance de bas en haut, subissant les propriétés élastiques du bas avec lequel elle s’est pendue. Dans ces deux scènes fortement semblables, l’aspect comique est renforcé par l’intervention d’un tiers, qui essaie de sauver le suicidé, s’accroche à lui, se balance également jusqu’à la chute.

 

Suicide et tragédie

 

Comme dans la tradition de la tragédie, le suicide est en général causé par un amour déçu. Dans Papa est en voyage d’affaires, la femme de Mesa ne supporte plus les infidélités de son mari. Dans Le temps des gitans, Perhan est anéanti par le refus de la mère d’Azra de lui accorder sa main. Dans Underground, Ivan se supprime parce que son frère l’a trahi.

 

A l’inverse, là où les règles de la tragédie exigeraient à ses héros de se supprimer, Kusturica le refuse. Ainsi dans Underground, après avoir été sommé par Blacky de se suicider pour avoir séduit Natalja, Marko se contente de se tirer des balles dans les jambes, permettant à Kusturica de détourner les règles de la tragédie classique à son profit, et d’accentuer le caractère lâche de Marko.

 

Suicide réussi


On recense chez Kusturica trois cas de suicide réussis, tous pour des raisons très différentes, mais qui partagent les mêmes désillusions de la société.

 

Grace, dans Arizona Dream, s’est construit un monde à elle, totalement hermétique, duquel l’amour des autres est absent. Elle vit de frasques et de crises, menaçant régulièrement de se supprimer. Elle passe à l’acte de manière graduelle, d’abord sans mettre sa vie en danger (en se pendant avec un bas), puis en augmentant le risque sous forme de jeu (la roulette russe). Au moment où l’amour apparaît enfin comme possible, en la personne d’Axel, son équilibre fragile s’effondre, et elle commet le geste fatal.

 

Ivan, le plus humain des personnages d’Underground, préfère les animaux aux hommes, qu’il trouve méchant et avides. Aussi cherche-t-il à se supprimer après la disparition de son zoo dans le bombardement de la ville. Pendant les années qu’il passe dans la cave, il semble oublier son désespoir, participant activement à la communauté, et accordant une foi sans faille aux mensonges de son frère Marko. Mais quand il comprendra l’étendue de la trahison, il se vengera avant de se supprimer.

 

Enfin, Léo, dans Arizona Dream, le suicidé économique … Rien dans son personnage kitsch ne laisse prévoir de sa fin, tant il est vivant et enthousiaste. Un américain, un vrai, de ceux qui croient encore à l’American dream, ce mythe qui promet le bonheur aux “good workers” … Léo a réussi, mais il n’est pas plus heureux. A quoi bon de vivre alors ?

Publié dans Kusturica Dream

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