La Neuvième Porte (The Ninth Gate)

Publié le par Ze FML

9porte.jpg“Arrêtez-vous pendant qu’il est encore temps.”

 

Au commencement était le livre Le Club Dumas, d’Arturo Reverte-Perez, paru en 1993. En l’adaptant, Roman Polanski relevait un défi difficile, tant la construction du roman est complexe : le texte original comporte deux intrigues parallèles qui se mêlent et s’emmêlent. Aussi le réalisateur a d’emblée écarté cette question en ne se concentrant dans le film que l’une des deux intrigues, celle qui concerne Les neufs portes, même s'il adapte certains éléments de l’intrigue du Vin d’Anjou aisément identifiables pour qui a lu le roman. Et cette synthèse est une vraie bonne idée : le réalisateur reste fidèle au roman tout en simplifiant l’histoire.

 

Corso, un chasseur de livres rares, est chargé par le collectionneur Balkan de retrouver les deux exemplaires restant des Neufs portes du royaume des ombres, un livre satanique, et de les comparer à son propre exemplaire qu’il prétend être un faux. Il est poursuivi par Liana Telfer, qui veut à tout prix récupérer le manuscrit des Neufs portes que son défunt mari a vendu à Balkan, et qui pour cela ne recule devant aucun moyen. En chemin, Corso croise une jeune fille mystérieuse qui semble toujours le précéder d’un pas, et les disparitions suspectes se succèdent …

 

Passez votre chemin !

 

Satanisme, mythe du Delenamicon - un livre écrit de la main de Satan permettrait de le rejoindre dans les Ténèbres - voilà des sujets plutôt “ porteurs ” en cette fin de siècle et à peine 15 jours après l’éclipse … Le film aurait pu être un véritable suspense, à l’image du roman. Malheureusement, il tombe trop rapidement dans le n’importe quoi – le plan où Johnny Depp est pris en stop et se retrouve au milieu de brebis était-il vraiment utile ?- pour se perdre dans une surenchère scénaristique par rapport au livre qui n’apporte rien si ce n’est le coup de grâce à un film déjà inintéressant. 

 

Il est malheureux de constater que ces rajouts par rapport à un matériau déjà riche sont très tendance cette année, puisqu’ils ont déjà sévi dans Astérix avec la portion-magique-bis-plus forte-que-la-potion-magique, ou encore dans Babel où Pullicino réinventait un mythe qui se suffisait à lui seul. A chaque fois les cinéastes se sont plantés. Cette fois encore, Polanski n’échappe pas à la règle, en achevant - dans tous les sens du terme - son film par une longue séquence entre satanisme et sexe, miroir de bien des fantasmes, qui débute dans une secte satanique où se produit un meurtre gratuit à l’esthétique discutable, jusqu’à une scène d’amour complètement ridicule et sans aucune crédibilité entre Johnny Depp et Emmanuelle Seigner.

 

La réalisation non plus n’est pas à la hauteur. Le film est jaune comme les vieux livres dont il parle,  et semble avoir commencé il y a des siècles tant il est lent … Polanski aurait gagné à repasser par la table de montage et resserrer les plans. Et à renvoyer les effets spéciaux au laboratoire, car ceux-ci semblent sortir tout droit de Superman si ce n’est pas du Corniaud tant ils sont mauvais et les trucages visibles. Le jeu est tout aussi décevant, et Johnny Depp, acteur émérite, semble constamment se demander ce qu’il fait là … non que ce soit une véritable contre-performance de sa part, plutôt un manque de quelque chose à jouer. Ajoutons à cela que quiconque a lu le livre s’ennuie dès les premières minutes … et devine constamment ce qui va se passer, car aucune surprise purement cinématographique ne vient ponctuer l’histoire.

 

Pire, le spectateur est pris pour un idiot tant les indices-nécessaires-pour-comprendre-l’histoire sont redondants. Le cadrage est l’instrument principal de cette "aide" aussi insupportable que le petit bonhomme de Word 97, insistant lourdement sur “ce qu’il faut absolument remarquer dans le plan”, que ce soit un élément du décor – le livre des Neufs portes -, un choix scénaristique de Polanski – M. Telfer s’est bien suicidé, le long plan sur son rituel suivi de celui sur la corde ne laisse aucun doute (contrairement au livre qui laisse planer le mystère entre suicide et assassinat) –,  ou carrément la clef de l’intrigue – les gros plans successifs sur les gravures en forme de jeu des sept erreurs. A contrario, le roman jouait justement sur le principe inverse, à savoir laisser le lecteur découvrir les clefs par lui-même, avec son petit cerveau … Roman Polanski aurait-il cédé aux sirènes de la facilité hollywoodienne et jeté l’éponge d’une conception quelque peu plus “ artistique ” et exigeante du cinéma ? Et justement, que devient cet art que l’on dit le 7ème s’il n’est l’objet d’aucune recherche esthétique, et se borne à guider le spectateur ?

 

Avec un matériau de départ aussi prometteur que cette histoire à suspense d’un chasseur de livres rares, cette tentative de Polanski laissait espérer une meilleure réussite que ses derniers films. Las ! La neuvième porte est finalement un film trop kitsch, qui provoque le rire malgré lui, et se perd définitivement dans la scène finale. L’alchimie ne se fait pas. A croire que Polanski est tombé sur la mauvaise formule : le diable semble lui avoir joué un vilain tour, et la porte du succès risque de rester close …


Publié dans Ciné-Mind

Commenter cet article