Kusturica met le feu à Paris

Publié le par Ze FML

 

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Emir Kusturica était de retour sur scène avec le No Smoking Orchestra les 17 et 18 avril 2001, à Paris. J’ai rencontré le cinéaste-musicien.


L'an dernier, fin mai, Emir Kusturica et son groupe de joyeux nomades de la musique rock tzigane avait gratifié le public parisien d'un concert inoubliable, donné à l'Olympia. Onze mois plus tard, le groupe a quitté les grands boulevards pour rejoindre le quartier de Pigalle, et donner deux représentations aussi oniriques que mouvementées, les 17 et 18 avril dernier, à l'Elysées-Montmartre. 

21h00. Le
 No Smoking Orchestra entre en scène sous un tonnerre d'applaudissements. Contrairement à l'an dernier, le clip musical du morceau Unza unza n'est pas projeté en ouverture, et du coup, c'est Emir Kusturica qui s'y colle. Le réalisateur, devenu guitariste, met en garde le public contre les "dangers" de la musique Unza, avant de lancer le spectacle par la sempiternelle question : "voulez-vous sombrer dans la folie avec nous ce soir ?" La réponse plus qu'enthousiaste du public ne laisse aucun doute, et donne le coup d'envoi du show. L'interactivité est, d'ailleurs, au coeur du spectacle, comme le dit Emir Kusturica : "il est très agréable de faire partie de quelque chose qui catalyse les gens vers quelque chose de positif. Vous donnez quelque chose, et le public y répond : c'est une relation à la fois interactive et active."


Le cinéma est à l'honneur : le concert démarre par une version largement revisitée de Kalashnikov, l'un des morceaux-phares d'Underground. En plus de jouer, le réalisateur se réapproprie la musique de ses propres films ! Cinéma encore, pour le second morceau : intitulé Corfou et dédié à Fellini, il est très largement inspiré de la musique de l'un des films du maître du cinéma italien. Cinéma encore, lorsqu'avant le troisième morceau, Emir Kusturica himself interprète en solo le thème du Bon, la brute et le truand, le western de Sergio Leone. Le réalisateur, devenu musicien, apprécie particulièrement d'être sur scène, où il se donne à fond. Mais quand on lui demande si, après avoir été derrière la caméra, il n'aurait pas tendance à prendre goût pour le devant de la scène, Emir Kusturica reste modeste : "j'ai essayé de faire les meilleurs films possibles, mais je n'ai jamais rêvé être une star. J'ai seulement essayé de faire ressentir la liberté à travers tout ce que je faisais. Et en ce moment, je me sens totalement libre."


Cinéma enfin dans la conception même du concert, ou plutôt d'un spectacle total, dont la musique est le ciment. Tous les musiciens sont costumés, et chacun est habillé en fonction de ses goûts personnels, de ses hobbies, ou des costumes typiques de ses héros : Nelle, le chanteur porte une chemise en léopard, le clavier arbore un T-shirt du groupe, ainsi qu'un parapluie multicolore sur la tête, le violoniste porte un survêtement et une veste de smoking, le bassiste arbore un look trèsMen in black, le batteur revêt une chemise hawaïenne, l'accordéon porte un costume de marin, le trombone est en grenouillère, et Emir Kusturica porte un survêtement, un maillot de football, un chapeau, et une cigarette au coin des lèvres.


En 1h30 de spectacle, Nelle Karajilic, le chanteur déjanté de ce groupe bigarré, interprète une quinzaine de morceaux, tous plus étonnants les uns que les autres, sans cesser de sautiller. En quelques minutes, le groupe passe d'un morceau typiquement balkanique chanté en allemand, à un slow en serbo-croate, pour rebondir sur un rock endiablé. Parfois, des sonorités techno et même reggae viennent ponctuer une musique ancrée sur une matière à mi-chemin entre rock et Balkans. Difficile de définir cette musique unza, qu'Emir Kusturica résume ainsi : "Rock punk gitan". 

S'ils sont avant tout musiciens, les
 No Smoking sont également acteurs. Tout au long du concert ils interprètent des saynètes, dont le metteur en scène est évidemment Emir Kusturica : chassez le naturel, il revient au galop ! La frontière entre musique, cinéma et théâtre est ici très floue, et c'est tant mieux pour le public, qui en redemande ! Emir Kusturica ne fait justement pas de différence entre les deux arts : "je pense que les deux sont très proches, car tout créateur dans le domaine du cinéma se doit d'avoir un grand sens musical." Enfin, lorsqu'après 1h30 d'un spectacle très relevé, le groupe revient pour le rappel, c'est encore et toujours le cinéma qui tient la vedette : No Smoking reprend une dernière fois les thèmes d'Underground, puis de Chat noir chat blanc.


23h45. Plus d'une heure après la fin du concert, les loges sont encore très animées. Il est question de contrat pour le second album, et surtout de fiesta : les musiciens sont en famille, et ne sont guère disposés à accorder les interviews promises à la presse. Beau joueur, Emir Kusturica se confie à moi, malgré la fatigue, bien visible, d'une tournée-fleuve. Sur son engagement musical, il nous explique : "tout a débuté comme une blague. Cette aventure a démarré alors que je cherchais un moyen de sortir mon fils [ndlr : Stribor Kusturica est le batteur de No Smokingde Belgrade, pendant les bombardements. Je pensais que nous pourrions faire une tournée en Italie, et que l'aventure s'arrêterait là". Un an et demi après le début de la tournée, les dates continuent de s'enchaîner : le groupe poursuit sa tournée en Europe, et s'envolera vers l'Amérique du Sud puis le Japon, avant de prendre enfin un repos bien mérité, à l'automne. Le réalisateur poursuit : "le problème, c'est que les choses ne se passent jamais comme vous le prévoyez, et prennent toujours plus d'importance. Regardez, nous jouons partout en Europe, devant des salles pleines !"

 

Le cinéaste nous l'a promis : "ensuite, je m'attaquerai à mon prochain film !" Ce devrait être Le Nez, l'histoire d'un comédien new-yorkais qui répète pendant des mois la pièce Cyrano de Bergerac et qui, le soir de la première, en sauvant sa fiancée des griffes de la Mafia, prend un mauvais coup sur le nez. Du coup, alors qu'il joue son rôle sur scène, son organe nasal ne cesse d'enfler, et il n'a plus besoin de postiche. Le film, en projet depuis plus d'un an, verra le jour dès que le réalisateur aura le temps de s'y consacrer. 


D'ici là, durant les quelques pauses que lui accordera cette tournée, Emir Kusturica jouera dans Double Down, le prochain film de Neil Jordan, aux côtés de Nick Nolte, dont le tournage est prévu à Nice. Après sa carrière de réalisateur et de musicien, Emir Kusturica pourrait bien développer de plus en plus ses apparitions en tant que comédien. Il reçoit, en effet, de très nombreuses propositions de cinéastes à travers le monde. Parmi les dernières en date, figure un projet américain dans lequel il aurait pour partenaire Robert De Niro et Eddie Murphy. Nul ne sait si ce projet verra le jour, mais une chose est certaine : le talentueux Kusturica a décidément plus d'une corde à son arc !

Publié dans Kusturica Dream

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