Envole moi

Publié le par Ze FML

A 23 ans, Axel vit à Manhattan et compte les poissons au Ministère de la pêche. A l’occasion du mariage de son oncle Léo, il rentre dans son Arizona natal. Léo décide alors d’en faire son successeur comme vendeur de Cadillacs. Aux côtés de Paul, un employé de Léo qui rêve de devenir comédien, Axel va rencontrer Elaine, une femme maniaco-dépressive qui semble avoir tué son mari, et sa belle-fille, Grace, qui ne parle que de se suicider et de se réincarner en tortue. Objet de la rivalité entre les deux femmes, il va découvrir l’amour, l’amitié, la mort, et passer par de multiples épreuves qui le conduiront à l’âge adulte.

 

Professeur pendant deux ans à l’université de Columbia, à New York, Emir Kusturica a été frappé de constater à quel point les américains n’étaient pas heureux, et a décidé de réaliser un film sur le décalage entre le mythe du rêve américain, et la réalité sociale aux Etats-Unis.

 

kustu09.jpg

 

" Si tu veux connaître l’âme de quelqu’un, demande lui à quoi il rêve …"

 

Arizona Dream est le film le plus noir d’Emir Kusturica, et sûrement le plus réaliste. Car le propos de Kusturica est clair dès le début du film : “L’Amérique n’était plus une découverte, et le rêve bien loin de la réalité.» Léo rêve d’empiler des Cadillacs jusqu’à la Lune, une image onirique de ce que serait la réussite, avant de sombrer à nouveau dans la réalité, de la vie, de l’amour, et de la mort … Mais si on peut entasser des richesses, des biens de consommation, atteint-on pour autant le bonheur ?

 

Axel rêve d’être un poisson, de savoir sans avoir à parler, de rester un observateur du monde sans jamais y participer, de vivre dans sa bulle … La confrontation avec la société, la découverte de l’autre, de l’amour des femmes et de leur rivalité, de l’amitié, de la famille, de la mort, vont profondément bouleverser sa vision de la vie, et le faire mûrir. S’il comprendra enfin que le vie n’est qu’un chemin parsemé de souffrances, il saura aussi que le bonheur ne se trouve pas dans l’accumulation des biens, mais dans un équilibre personnel qu’il convient à chacun de trouver.

 

Grace n’aura pas cette chance. Par son refus de la société, elle s’enferme dans un monde hermétique peuplé par ses tortues et ses délires suicidaires. Elle rejette le monde entier, mais s’accroche à Axel, comme à son dernier espoir. Il lui ressemble, il est jeune, il n’a pas encore trouvé sa voie, peut être va-t-elle pouvoir l’entraîner dans sa folie autodestructrice ? La scène de la roulette russe, au cours de laquelle Grace défie Axel de jouer avec la mort, est le point culminant du film : alors qu’Axel découvre ce qu’est la vie, Grace comprend que son chemin passe par la mort. Axel, en lui offrant son amour, a pénétré dans son monde, et remis en cause son fragile équilibre : ça lui sera fatal.

 

Cependant, malgré un ton plus sombre, Kusturica reste fidèle à son style, parsemant le film de moments oniriques, comme la fabuleuse scène du dîner : Grace impose la présence de ses tortues, se met à léviter, se pend avec un bas, pendant que Paul et Elaine se font du pied sous la table, alors qu’Axel s’évertue – vainement – à raisonner Grace. La scène multiplie les intrigues parallèles et sans cesse surgissent des éléments nouveaux, dans un rythme endiablée dont le tempo est donné par la musique de Bregovic, le tout formant un ensemble détonnant à l’écran.

 

Kusturica jongle avec les images, et il aime ça. En moins de cinq minutes, il nous fait passer de l’Alaska glacé à l’univers bruyant de New-York, du rêve d’Axel à sa réalité. Si ces passages fréquents du rêve à la réalité peuvent dérouter le spectateur, Emir Kusturica signe là son film le plus rationnel, avec un casting de stars, recrutées par coup de cœur : Jerry Lewis était un des héros de son enfance, Faye Dunaway était selon Kusturica, “idéale pour le rôle”, Johnny Depp avait fasciné Kusturica par son interprétation dans Edwardscissorhands de Burton …


Kusturica s’échappe de l’attraction terreste, et laisse encore parler ses rêves, pour nous offrir une vision très aérienne du monde, et faire s’envoler ses personnages au propre comme au figuré : Axel fera voler Elaine, et s’envolera lui même dans la vie, passant à travers les nuages du passage entre l’enfance et l’âge adulte.   

Publié dans Kusturica Dream

Commenter cet article