Ca commence aujourd'hui

Publié le par Ze FML

 

D_CaCommenceAujourdHui.jpgHernaing, dans le Nord, aux confins de l’Avesnois. Une maternelle, qui ressemble à toutes les autres. Et puis un soir, une maman vient très en retard chercher sa fille à l’école ; au moment de l’embrasser, elle s ‘écroule sur le bitume de la cour, ivre. Rongée par la honte, elle s’enfuit, abandonnant sa fille et son bébé. Est-elle indigne de son rôle de mère ? La suite du film révèlera les difficultés auxquelles son ménage est confronté, entre amour des enfants, chômage et désespoir.

 

Les gens du Nord …

 

Il est des films qui marquent. Par leur style, par leur sujet, par un je-ne-sais-quoi … Ca commence aujourd’hui est de ses films qui restent en nous, par la puissance de sa réalisation. Par la combinaison de tous ces petits ingrédients qui font un film, de la lumière aux cadres en passant par la musique et le récit. Parce qu’il émeut et révolte, par la seule force de ses images.

 

Ce qui touche d’abord dans ce film, c’est la peinture très réaliste de la situation, un témoignage sur notre époque, comme Bertrand Tavernier l’avait déjà fait avec L627. La caméra s’attarde sur le Nord de la France, dans ses paysages les plus divers. C’est d’abord le matin, le jour qui se lève sur la campagne dans laquelle loge Daniel, ce directeur de maternelle. Alors que le ciel s’éclaircit à l’apparition de la lumière du jour, les champs s’étendent à perte de vue. Puis les paysages changent et l’on retrouve ces constructions si caractéristiques du Nord, les maisons de briques rouges bien alignés et les hangars désaffectés. Apparaissent les personnages et le tableau est complet : accent du Nord, “ gueules de Ch’tis ” … En dix minutes le cadre est donné, avec toutes ses connotations : chômage, pauvreté …

 

Ce qui impressionne ensuite, c’est la force du jeu de Philippe Torreton. Si l’on ne connaissait déjà ce comédien, on jurerait qu’il est instit de profession et participe à un documentaire. A la différence de L627 dans lequel il était surprenant de vérité en inspecteur de police, ici il est face à des enfants, et toute personne ayant travaillé en maternelle sait à quel point il est impossible de seulement paraître devant des enfants de 4 ans. Un écart et ils se détournent de vous, il faut sans cesse les intéresser, et rester dans leurs normes, c’est à dire le jeu, l’éveil, les chansons … Aussi la performance d’acteur de Philippe Torreton n’en est que plus remarquable. Face aux enfants, il ne joue pas : il fait la classe. En d’autres termes, il ne joue pas un personnage, il est Daniel.

 

Si le film repose en grande partie sur ses épaules, sa grande richesse provient aussi du mélange voulu par Bertrand Tavernier entra comédiens professionnels et amateurs. Si celui-ci était nécessaire pour donner au film plus de réalisme, notamment en ce qui concerne l’accent du Nord, cette combinaison permet au film d’asseoir son statut de film témoin de notre temps. Cependant Ca commence aujourd’hui reste un film. Et pour le confiner dans le 7èmeart, et donner au mot art tout son sens, Bertrand Tavernier ajoute, en voix-off, les pensées de Daniel, écrivain à ses heures perdues. Ce décalage entre le réalisme social très marqué du film et sa dimension poétique donne à ce film, à mi-chemin entre documentaire social et fiction, un rythme surprenant mais original et plaisant, et un ton résolument optimiste : à l’image des gens du Nord, à qui il rend un véritable hommage.

 

Bertrand Tavernier s’attache à cette petite commune, semblable à toutes les autres. Les enfants jouent dans la cour de l’école, rient aux éclats et s’éveillent aux apprentissages de base avec une telle vigueur et une telle innocence qu’on croirait voir les nôtres. Même joie de vivre, même insouciance. A la différence que ceux ci ne sont pas fils de journalistes ou de notables. Ce sont des ch’tis, des enfants du Nord, une région ravagée par le chômage depuis la fermeture des mines. Pas de travail –34% de la population de la commune est au chômage-, pas d’argent, et la survie au quotidien. Ici on voit nettement la misère des familles, la promiscuité, les loyers impayés, le téléphone et l’électricité coupés, l’absence de chauffage, le manque d’hygiène, la galère pour se nourrir. Et fatalement le désespoir, l'alcoolisme, le renoncement, la honte, la peur de signaler son cas aux institutions de crainte de voir ses enfants confiés aux services sociaux, le repli sur soi. Alors faute de moyens, certains enfants sont renvoyés de la cantine, et une mère de famille fait vivre les siens une semaine avec 30 francs, en achetant des biscuits qu’elle trempe dans du lait.  Véridique.

 

Côté institutions, le constat n’est pas plus rose : le maire baisse le budget social, et fait de son cheval de bataille la volonté de chasser de l’esprit commun l’image du Nord associée à Germinal, afin d’attirer touristes et investisseurs. Il se défend en arguant du fait que ses administrés attendent trop de lui, et qu’il ne suffit pas de demander du travail au maire pour décrocher un emploi, que “ chacun doit prendre ses responsabilités ”. Pendant ce temps, les acteurs sociaux travaillent dans des conditions totalement inadaptées : 1 médecin et 4 puéricultrices pour 5000 enfants et 300 familles en difficultés. Comment assurer le suivi des cas signalés dans ces conditions ?

 

Et l’école dans tout ça ? Elle doit assurer sa mission, éduquer et enseigner aux enfants les apprentissages de base : politesse, éveil, comptines … Et ce malgré le manque de moyens : lenteur administrative, difficultés pour rencontrer les acteurs sociaux, manque de médecins scolaires … Fatalement, les problèmes familiaux perturbent la scolarité des enfants : il arrive par exemple que, lassés par des années de chômage, les parents ne se lèvent plus pour emmener leurs enfants à l’école, perturbant ainsi le développement de leur enfant et amenuisant ses chances de réussite, et donc de s’en sortir …. Face à ces situations dramatiques, l’inventivité et l’investissement des enseignants sont multipliés, et ceux-ci sont loin de se limiter au strict règlement : qu’importe leur note administrative, fixé par l’inspecteur de circonscription, face à la réalité du terrain et la détresse de ces familles. Loin de l’image de l’enseignant-qui-fait-ce-métier-pour-avoir-des-vacances, on touche de près la réalité du terrain pour bien des enseignants à leur actuelle.

 

En résumé, Ca commence aujourd’hui est une bombe. Pas un brûlot politique, ni une attaque directe des institutions : la dimension politique, bien qu’évidente, sait rester discrète et ne pas envahir l’écran. Le film se pose simplement comme un constat social. Et c’est bien ce qui est le plus marquant. Comment rester neutre devant la pauvreté et le combat quotidien qu’est la vie de ces enfants, de ces familles ? Bertrand Tavernier émeut et révolte à la fois le spectateur, par un discours qui sonne étonnamment  juste, en grande partie parce qu’il ne tombe jamais dans le misérabilisme. 


Publié dans Ciné-Mind

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