Au revoir les enfants

Publié le par Ze FML

mire_aurevoir.jpg“Plus de 40 ans ont passé, et jusqu’à ma mort, je me rappellerai chaque seconde de ce matin de janvier.” Louis Malle

 

Hiver 1943-44, en France, sous l’occupation. Julien Quentin rejoint le pensionnat Saint Jean de la Croix. Trois nouveaux élèves sont intégrés dans l’école, dont Jean, son voisin de dortoir. Ce sont en réalité des enfants juifs que cache le collège. D’abord méfiant envers Jean, qui se présente comme un rival de par ses excellents résultats scolaires, Julien découvre peu à peu Jean, et ses secrets, et une amitié naît entre les deux adolescents. Suite à une trahison, Jean et ses amis connaîtront un destin tragique, sous le regard de Julien.


“Au revoir les enfants.» Cette phrase, qui marque la fin du film, par le départ du père Jean en compagnie des trois jeunes élèves juifs vers les camps de la mort, résonne encore, plus de 10 ans après la sortie du film. Et en même temps le silence, dans nos têtes, à l’image des larmes sur les joues de Julien.  Est-ce le souvenir des atrocités de la guerre ? Je ne les ai pas connues ailleurs qu’au cinéma et dans les livres, et pour un Primo Lévi qu’ai-je vu de la réalité ? Rien. Alors qu’est ce qui fait que cette phrase résonne encore dans ma tête ?

 

Au revoir les enfants est le  30ème film de Louis Malle, dont la filmographie riche et variée n’a plus rien à prouver. Et pourtant, à plus de 50 ans, ce film prend des allures de premier opus. Après 12 ans passés aux Etats-Unis et une carrière américaine remarquée, notamment avec La Petite en 1976, Au revoir les enfants est le premier film du retour en France. Et ce n’est pas un hasard. Inspiré par des souvenirs vécus, le film réinvente en une heure et demi d’images l’univers de son enfance et le souvenir douloureux qu’il a mis quarante ans à exorciser. 7 césars récompenseront sa sincérité.

 

A travers ce film, Louis Malle remonte dans ses souvenirs d’enfance. Et cela passe d’abord par la description minutieuse et fidèle de sa vie au pensionnat : la séparation familiale, la vie de dortoir, les blagues de potaches, l’exclusion du bon élève, le refuge dans les rêves, les premiers émois … On pense à Zéro de conduite de Vigo, ou aux Disparus de Saint-Agil de Christian-Jacque. Tout dans la réalisation donne cette impression d’un monde froid et austère, dont la rigidité se mesure à la discipline et aux rituels catholiques tels que la confession. Les plans sont rarement serrés, laissant toujours la place aux décors dépouillés et délabrés. Les couleurs et la lumière froide, très pâle comme l’hiver, et renforcent ainsi l’impression de l’hiver s’engonçant dans les bâtiment et laissant les enfants transis de froid.

 

Au revoir les enfants dépeint une époque, celle de l’Occupation, et dans un cadre bien particulier, un pensionnat. Contrairement à bien des films français, la période de l’Occupation n’est pas présentée de façon caricaturale, mais de la façons la plus juste de la part d’un homme qui l’a vécue, et c’est une des richesses du film, qui prend là sa valeur de témoignage. Les Allemands ne sont pas présentés comme des êtres abjects, mais comme des hommes vivant une situation de guerre. Alors bien sûr, ils occupent le village. Mais à plusieurs reprises, Louis Malle leur donne un visage humain. Tout d’abord lorsqu’ils retrouvent Julien et Jean perdus dans les bois, et les ramènent au pensionnat : ils se comportent en adultes face à des enfants, les réprimandant certes, mais leur offrant aussi une couverture pour se réchauffer. Et aussi lors de la sortie du dimanche, au restaurant : alors qu’un milicien trop zélé veut mettre dehors un juif habitué du restaurant bien qu’interdit aux juifs, des soldats allemands, qui déjeunaient, interviennent pour qu’on laisse le vieil homme manger en paix. De même, l’homme qui trahit ne le fait pas par idéologie pétainiste, mais par vengeance, ce qui est aussi un sentiment humain. Par ces trois scènes, Louis Malle, d’un point de vue strictement scénaristique, rompt avec la présentation traditionnelle de l’Allemand et du traître dans les films sur l’Occupation, sans pour autant tomber dans la complaisance.

 

Pourtant, malgré le cadre austère du collège et le contexte de guerre, une amitié va naître Julien et Jean. Là encore, l’évolution est finement analysée par Louis Malle. La naissance et les différentes étapes de cette relation, qui passera par la méfiance, la curiosité, l’intérêt, la compassion pour déboucher sur une véritable amitié, est le moteur du film. Julien voit d’abord d’un mauvais œil l’arrivée de Jean, qui, excellent élève, devient un rival dans le domaine scolaire. Peu à peu, Julien est intrigué par Jean et sa différence d’avec les autres pensionnaires, et découvre par hasard qu’il est juif. Aucun des deux n’étant populaire, leur mésaventure dans la forêt – ils se sont perdus car les autres voulaient les bizuter - les unira, et ils partageront alors jeux et discussions. Jusqu’à ce que Julien, en voyant les allemands débarquer dans sa classe à le recherche des enfants juifs, jette un regard éperdu en direction de son ami, le désignant malgré lui comme étant un des enfants recherchés.

 

On a beaucoup écrit sur ce geste, et Louis Malle a expliqué à plusieurs reprises qu’il n’était pas autobiographique. Il faut sûrement plus chercher du côté de la réflexion que se fait Julien, et de ce qu’il comprend à ce moment là. Ce regard, qui condamne Jean involontairement, est un regard d’amitié de soutien à un ami dont Julien comprend pour la première fois qu’il est victime de racisme. C’est une confrontation à un phénomène qu’il ne connaissait pas, et dont il ne mesure pas encore les conséquences. Aussi ce n’est pas la culpabilité qui marque Louis Malle, mais la découverte du racisme, et qui marquera sa vie entière.

 

Un peu plus de dix ans après sa sortie, Au revoir les enfants est un classique du cinéma français. Mais au delà de ce statut, ce qui donne une telle résonance à ce film, c’est la sincérité de son propos et de son réalisateur. A voir et revoir, pour ne pas oublier. 


Publié dans Ciné-Mind

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